Il fallut une bonne semaine à Adèle pour recouvrer ses esprits et être de nouveau, à peu près, en mesure de réfléchir concrètement au problème qui était bel et bien présent. Quoi de plus romanesque pour une jeune personne de 16 ans que de s'imaginer en héroïne vivant une belle et tragique histoire d'amour avec une statue voulant se venger des siens. C'était pour elle Le Cid de Corneille revu dans les temps modernes et dans le monde des sorciers. Et pourtant, lorsqu'elle y réfléchissait à tête un peu plus froide, elle constatait que la réalité était moins grandiose et reluisante que dans des fantaisies. On avait un mort, mystérieusement revenu à la vie, qui enlevait des personnes, sans savoir ce qu'elles devenaient, et une petite adolescente amourachée de cet être dont finalement, elle ne savait rien, et pour qui elle était prête, à aller gracieusement et de son plein gré, se jeter dans la gueule du loup. Vu sous cet angle, tout paraissait nettement plus décourageant. Qui plus est, Lépide n'avait daigné signe d'existence depuis leur dernière rencontre, tandis que l'école restait un lieu empli de méfiance et de craintes pour le présent et pour l'avenir.
Un soir, la veille du mois de février, l'idée la plus saugrenue à son sens, et pourtant qui eut été logique bien plus tôt, lui vint : il fallait cesser de garder tout ceci pour elle et se confier. Non pas uniquement pour alléger son coeur, mais pour une fois, pour cesser de se comporter en petite égoïste insouciante et aider à la résolution de cette affaire. C'est d'abord à son amie Eléonore qu'elle parla, et conformément à ce dont elle pouvait s'attendre, cette dernière poussait pour qu'elles aillent toutes deux trouver le professeur Dumbledore au plus vite, afin de révéler ces précieuses informations. Au fond d'elle, Adèle savait parfaitement que c'était là la seule chose censée à faire, aussi suivit-elle son amie jusqu'au bureau du directeur, non sans trainer des pieds. Ce dernier reçut finalement cette confession gênée avec compréhension, et à la grande surprise des jeunes filles, révéla qu'il en savait presque tout autant. Ainsi donc, ce n'était pas pour rien qu'il avait fait fermer la salle menant au Hall des Grandes Décédés.
A la mention de ce nom, Adèle ne put s'empêcher de demander au directeur à quoi pouvait avoir servi cette salle qui désormais était devenue apparemment secrète. La réponse qu'elle reçut n'avait rien de bien mystérieuse, à regret pour elle. Il s'agissait d'une salle dédiée à la conservation et la commémoration du souvenir de grands personnages ayant oeuvré pour l'école, ou de personnes qui y étaient décédées. Il y avait d'autres jeunes personnes qui possédaient leur statue commémorative, et qu'Adèle n'avait pas remarqué, étant donné qu'elle avait rapidement reporté son attention principale sur la statue de Lépide de Burgons. Ce hall avait été bâti du temps où l'école était dirigée par un cénacle qui tenait la mémoire des grands hommes et de l'école pour fondamentale dans l'éducation des jeunes générations de sorciers. Or, le temps passant, les moeurs avec, cette coutume était tombée en désuétude, et l'on avait préféré simplement fermer cette salle, laissant les morts qui y siégaient à leur paix éternelle. Le professeur Dumbledore concéda toutefois qu'elle avait été également fermée par mesure de sécurité, connaissant certaines légendes se rapportant à l'un ou l'autre des occupants de la salle, car après tout, nul ne peut jamais promettre de l'avenir dans un monde baigné de magie.
De cette entrevue, il fut difficile aux jeunes sorcières de savoir ce que leur directeur venait d'apprendre de ce dont il avait déjà connaissance. Elles ne savaient pas plus si ces renseignements seraient utiles de manière concrète, mais au moins, tout risque de poids sur la conscience était levé pour les deux, à des niveaux différents. Car à présent, une autre forme de culpabilité rattrapait Adèle, qui s'accusait d'avoir trahi la confiance que lui avait porté Lépide. Elle finissait par se dire qu'il n'avait peut être pas tort de considérer les sorciers issus de Moldus comme des traitres à éliminer. Et cette pensée emplissait son coeur de peine, et d'angoisse à l'idée qu'il n'apprenne cela. Elle se sentait en tout prise dans un étau, entre deux camps, en maudissant toute forme de morale qui la poussait ainsi à ressentir trop de culpabilité, et lui gachait tout le romanesque de la situation.
L'atmosphère ambiante s'apesantit encore les jours suivants, il était devenu presque palpable que quelque chose se préparait. Un soir enfin, les sons discordants se firent de nouveau entendre, comme s'ils étaient plus douloureux, plus plaintifs, plus inquiétants encore ; comme une mélopée funèbre. Comme dans un état second, Adèle s'éveilla aussitôt, se précipitant hors de sa chambre et de la tour et descendit directement en direction de la bibliothèque qui donnait passage sur le Hall des Grands Décédés. Elle ne se surprit même plus que la porte était ouverte; seules ses jambes et son coeur battant oeuvraient de concert, comme pour répondre à un appel. La scène qu'elle découvrit sembla elle-même la statufier sur place. Il y avait là Lépide, emmenant avec lui par la magie d'un sort de fascination Eléonore en direction d'une porte étrange qui semblait donner sur un autre plan. Derrière le voile qui séparait les monde, se trouvaient toutes les personnes qui avaient disparues ; toutes étaient là, transformées elles-mêmes en statues. Enfin, il fallait qu'Adèle ouvre les yeux sur la réalité. Ce n'était pas le charmant Lépide, qui lui murmurait des paroles de sa voix douce, mais un Lépide dont les traits étaient déformés par la colère, la haine ... la souffrance aussi. Ses yeux exprimaient un étonnement effrayé de la découvrir là, et ilesquissa un geste vain, comme pour essayer de cacher son visage.
Devant ce spectacle si soudain, Adèle ne savait que dire. Tous les rêves naïfs d'Adèle s'écroulèrent tandis qu'elle voyait un Lépide transformé emporter loin d'elle son amie. Elle essayait pourtant de se raccrocher à chacune des paroles qu'il lui avait adressées. Ce n'était cependant pas le moment de torturer de questionnements hautement métaphysiques, et Adèle se vit, avec étonnement, brandir sa baguette face à Lépide, réclamant qu'il relache immédiatement son amie, ainsi que les autres personnes.
- Je ne le peux, hurla Lépide d'une voix qu'Adèle ne lui connaissait pas. Ils doivent tous payer, tous, tous, TOUS ! Ce ne sont que des monstres incultes, des brutes sans aucune trace d'honneur qui ont tué aveuglément et qui tueront encore. Ceux qui viennent de la bourbe ne peuvent s'élever au dessus!
- C'est faux! rétorqua Adèle avec autant de fureur. Les temps ont changé, et vous n'êtes plus de ce monde! Vous n'avez fait que mentir et trouver des excuses, en prétendant m'épargner de par ma nationalité, vous n'épagnez pas mon amie!
- C'est une traitresse, elle vous a forcé à parler! avoua-t-il en un souffle. Je vous faisais confiance, vous m'aviez rendu meilleur!
Un long silence succéda à ce cri terrible. Un profond désespoir avait envahi la jeune sorcière, et une grande fatigue. Tout serait bientôt terminé, songea-t-elle. Tout ne pouvait plus que finir à présent. Et ses rêves de cristal gisaient, en mille morceaux à ses pieds. Et le monde semblait proche de se terminer pour elle.
- Mais enfin, Lépide, pourquoi êtes vous revenu? Pourquoi maintenant? Et comment? cria-t-elle plus faiblement, parmi les nombreuses questions qui l'assaillaient en cet instant. C'était finalement peut être celles auxquelles elle espérait le plus pouvoir recevoir de réponses, avant que tout ne s'achève et ne retourne au néant.
- C'est un homme, un homme qui désirait que justice put être faite qui m'a tiré de mon sommeil. Je me suis soudain éveillé, un soir, en lieu et place de la statue qui me représentait. Il me dit que les sangs de bourbe pullulaient et déshonoraient le monde de la magie. Il me raconta comment le crime qui vit tous notre fin de fut jamais expié...
- ... et il t'a berné, termina une voix désincarnée, autour de laquelle une apparence se forma aussitôt après. Ainsi, se tenait entre les deux opposant le professeur Dumbledore, dominant soudain l'espace de sa grande stature.
- Comment, vieil homme, peux-tu avancer pareille insulte? cracha Lépide.
Le professeur Dumbledore fit alors apparaître face à Lépide une petite bassine, portant une inscription dorée du nom de "Professeur Espagus, directeur de Poudlard, 1635-1662".
- Si tu as autant de courage et d'honneur que tu le clames, Lépide de Burgons, regarde dans cette pensine. Elle renferme les authentiques souvenirs de celui que tu connut pour être directeur de cette école. Tu as peut être su en ton temps que l'école conservait les pensines de tous les directeurs en guise d'archives de l'école et du monde des sorciers en leur temps ... Alors, regarde donc, et vois un peu ce qui arriva après ta mort et celle des tiens ...
Lépide hésitait, se demandant si tout ceci n'était qu'un piège pour détourner son attention. Toutefois, le regard du professeur Dumbledore n'exprimaient pas la perfidie, et Lépide put considérer alors la proposition qui lui était faite. Après avoir été aspiré dans le temps, il revit douloureusement la mort de ses proches et la sienne proche. Seulement, un détail nouveau lui apparaîssait ... Alors qu'il avait cru jusqu'ici avoir été tué par des personnes du camps des fils de moldus, il découvrit avec horreur certains des membres du camp dont il faisait partie parmi les assassins de sa famille. C'est un des chefs lui-même qui avait lancé le sort qui lui avait été fatal. Il arracha son visage de la pensine, un visage profondément bouleversé.
- Mais ... pourquoi? ... Ce ne peut être vrai, c'est un leurre pour détourner ma vengence!
- Non, ce n'est que la stricte vérité, affirma de sa voix puissante le professeur Dumbledore. Retourne dans le passé, tu dois connaître la suite.
Une fois de plus, et avec moins de résistance encore, Lépide s'exécuta. Ce qu'il vit ébranla ses dernières certitudes. Il vit un procès intenté à l'encontre des véritables coupables, des descendants de sang-purs, dans lequel siégeait des fils de moldus qui avaient récemment conquis les droits qu'ils réclamaient. Or, c'est eux qui réclamaient justice pour Lépide et sa famille, présentés comme des exemples de pacifisme et de sagesse au coeur de ce conflit absurde. Les coupables furent condamnés à demeurer à Azkaban jusqu'à la fin de leurs jours. Lépide vit encore les honneurs funéraires qui lui furent adressés et l'érection de sa statue dans le Hall des Grands Décédés. Lorsqu'il revint au présent, seule une grande peine se lisait encore sur ses traits.
- Ainsi ... tout ce que j'ai cru était ... erroné... Et j'ai été injuste envers ceux qui avaient permis que justice soit faite...
Lépide baissa sa baguette, relachant le sort qui emprisonnait Eléonore. Sans prononcer un mot de plus, il ramena les statues des disparus par delà le voile, et ces dernières reprirent immédiatement aspect humain et vivant en retouchant le sol de ce monde. Il demeurait à présent, silencieux et prostré, quand le professeur Dumbledore lui posa une main de compassion sur son épaule, lui demandant s'il connaissait celui qui l'avait ramené à la vie par le biais de la statue. Aucune description ne put être faite, mais déjà Dumbledore soupçonnait un ancien et très célèbre grand mage noir d'être à l'origine, directement ou par le biais d'un serviteur, de tout ceci. Il était bien connu que ce dernier haïssait profondément les moldus et les "sang de bourbe".
- Alors, si tout est fini, s'il n'y a plus de vengence, Lépide va repartir, n'est ce pas professeur? demanda Adèle, qui avait assisté à tout cela sans mot dire, encore secouée de toutes ces émotions tellement contradictoires.
- Oui, il le faut, répondit-il simplement. Les choses doivent retrouver leur juste place, et tu sais bien que les morts ne peuvent ressusciter, même par magie, coupa immédiatement le professeur Dumbledore, sentant la tristesse montante de la jeune fille. En effet, il est temps pour toi, Lépide de Burgons, de repartir et laisser ici ta statue, s'adressa-t-il au jeune homme. Cependant ... puisque je ne peux changer les choses qui sont inévitables, je n'ai plus ma place ici. Adèle, tu le raccompagneras jusqu'au Hall.
Le professeur Dumbledore sourit succéssivement à Adèle et à Lépide, leur lançant un regard de compréhension. Il partit ensuite chercher des personnes pour prendre en charge les rescapés, tandis que la lourde porte du passage de la bibliothèque se refermait derrière les Lépide et Adèle. Il se retrouvèrent ainsi, comme de petites silhouettes au milieu de l'immensité de cette salle. Le coeur d'Adèle était bien lourd, et les larmes bien proches de ses paupières. Tout était allé si vite, voilà qu'à présent, succéssivement coupable et racheté, il allait la quitter. Lépide émit un faible sourir, teinté de mélancolie. Il leva sa baguette, chuchotta un mot que ne parvint pas à entendre Adèle. Soudain, la salle s'habilla de lumières argentées, comme il en avait été le cas au soir du bal de Noël. Une musique se fit progressivement entendre.
- Mais ... c'est sur cette musique que nous avons dansé, s'exclama Adèle, surprise du tour qui venait d'être exécuté.
- Je ne crois pas me rappeler de la fin de cette musique, continua Lépide, d'un air mystérieux. Peut être parce que nous n'avions pas pu finir cette danse, ajouta-t-il en faisant une révérence pour inviter Adèle.
Cette dernière prit la main qui lui était offerte, et tous deux dansèrent la danse inachevée, espérant secrètement repousser aussi loin que possible la fin de la mélodie. Elle arriva cependant, et avant que les dernières notes ne meurent dans l'air, Lépide commençaient déjà à redevenir pierre.
- Non Lépide! s'écria Adèle en se jetant contre lui, comme si cela avit pu le protéger de l'issue finale.
- C'est ainsi Adèle, je n'ai qu'un regret, celui de n'avoir pu vivre en votre temps et n'avoir pu vous connaître comme je l'aurais souhaité, en étant vivant.
- Mais vous ne pouvez pas partir, pleurait Adèle contre son torse déjà froid de Lépide, je vous aime ...
- Comme je suis heureux d'avoir pu l'entendre et emmener ces mots avec moi. Adèle, vous vivrez, vous aimerez encore. Mais moi, pour l'éternité j'emporte avec moi le souvenir d'une danse et de votre amour si pur et dévoué. Je meurs une seconde fois ... d'un bonheur que jamais, je n'ai pu connaître de mon vivant ...
Ainsi, Lépide de Burgons avait repris sa place en tant statue dans le Hall des Grands Décédés. A ses pieds, éplorée, gisait Adèle qui finit par s'endormir de la fatigue d'avoir trop pleuré. A son réveil, alors qu'elle se résignait à repartir et refermer ainsi un chapitre de son existence, elle remarqua un détail qui avait changé sur la statue. Lépide avait eu une statue altière et très digne, mais figée dans une expression de gravité qui sied aux défunts. Désormais, il y aurait au moins une statue qui arborerait un sourire très doux, très vivant. Adèle ressentit en elle une chaleur venant la réconforter. Elle vivrait, comme il l'avait dit, elle grandirait et vieillirait. Mais derrière elle, même des siècles après sa propre mort, il resterait une statue plongée dans un profond sommeil, et qui rêverait d'une danse qui ne finirait jamais.